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Mon thème de recherche

 

C'est en 1990 et en 1997 que des changements radicaux se sont produits au sein des entreprises qui concevaient des ordinateurs. Le premier changement est la généralisation de l'idée de marché familial et la mise en place d'une stratégie marketing qui sortait l'informatique soit d'un univers réservé aux initiés (Apple), soit du monde de l'entreprise (IBM). On a pu alors noter un changement de discours au sein de ces entreprises qui prenaient enfin en compte l'idée d'un utilisateur final "incompétent" en informatique

En 1997, c'est le signe de l'ouverture du marché des ordinateurs professionnels vers le marché familial qui s'est traduit de la façon la plus nette par des baisses de prix. Au delà de cette baisse des prix, c'est surtout la proximité de l'ordinateur avec les consoles de jeux vidéo, l'accessibilité des possibilités multimédia et la possibilité de se connecter au réseau internet qui accompagnent une utilisation plus conviviale des matériels proposés au grand public. Les clients ont répondu présents et les chiffres des ventes ont confirmé le taux d'équipement des foyers qui progresse significativement à la fin de 1997.

Une étude récente sur les motivations d'achat a montré que, pour les parents, l'angoisse de l'avenir est un des moteurs très puissants pour déclencher une conduite d'achat. Cette motivation se traduit par un discours, aussi bien médiatique que politique, sur les vertus scolaires supposées des outils logiciels que les commerçants proposent à leurs clients. Les hit parades des ventes montrent que les acquisitions d'appareils informatiques multimédia s'accompagnent d'un achat de jeux et d'encyclopédies. Ce double attachement que révèle ce constat montre que l'ancrage de ces conduites d'achat est ambivalent. Toutefois, le décollage du marché des biens éducatifs est réel. Le développement de l'usage de tels outils dans les familles n'est pas sans conséquences, encore faut-il comprendre de quel usage il s'agit.

Cadre conceptuel

La place prise par l'usager dans les systèmes de formation reste très marginale ainsi qu'il a été rappelé lors du colloque sur les usagers en formation continue organisé par l'INRP en Novembre 1997. Dans de nombreux champs, l'irruption de l'usager est devenue évidente et constitue, pour beaucoup un renversement paradigmatique. Mais la question de l'usager est encore différente de celle de l'usage. C'est Jacques Perriault qui , dans "la Logique de l'usage" met en évidence, pour le monde de l'éducation et de la formation la question des usages et des usagers. Il montre comment, les usagers ont modifié voir ignoré des usages prévus et ainsi changé le cours de l'évolution de certains produits dans leur diffusion au sein de la société. Dans le champ de l'innovation technologique, Patrice Flichy assure de la même façon l'importance de la prise en compte de l'usager comme facteur déterminant du devenir d'une innovation technologique.

L'étude des pratiques familiales est une habitude bien ancrée dans le monde du commerce et celui des médias, toutefois, ces approches très souvent quantitatives ont très peu débouché sur le plan qualitatif, en particulier dans le champ éducatif. En général les études faites relèvent davantage des services marketing que de la recherche. Avec l'ouvrage de Paul Durning sur les pratiques d'éducation familiale (ref) et ceux de François Dubet ainsi que ceux de sur les pratiques de consommation de l'école de Robert Ballion, on commence à apercevoir l'importance prise par les décisions familiales sur le devenir scolaire des enfants et au delà sur les pratiques familiales autour des questions d'appentissage. Dressant l'inventaire des recherches en éducation familiale, Paul Durning montre que si depuis le milieu des années 80 des recherches se développent dans le champ des pratiques éducatives familiales et si d'autres travaux concernent les dimensions conflictuelles des relations entre les parents et l'école, très peu essaient de montrer quelles sont les pratiques liées directement à la question des apprentissages de nature scolaire dans un cadre familial. Pour ce qui est de la question des technologies de l'information et de la communication à fin éducatives au sein de la famille, on ne dispose pas d'informations en dehors de la question de la télévision et de façon incidente.

Deux postures principales opposent les chercheurs qui correspondent à deux points de vue assez opposés : de la famille regarder l'école, de l'école regarder la famille. Si Paul Durning propose plutôt la deuxième entrée, on peut trouver dans un ouvrage de Georges Louis Baron et Eric Bruillard sur "l'informatique et ses usagers dans l'éducation" (Puf Paris 1996) une entrée par l'école dans laquelle la question familiale des usages des technologies n'est présent qu'à partir d'une seule recherche sur ce que pensent les élèves de l'ordinateur (p.105). D'autres études centrées sur l'élèves face à la machine portent en fait sur la dimension principalement scolaire de la machine.

Il semble bien que nos observations précédentes aient montré que le souci d'intégrer les nouvelles technologies à des fins d'apprentissages scolaires au sein de la famille soit récent. Lié au développement du consumérisme scolaire, à l'angoisse des parents sur la réussite scolaire dont on sait qu'elle est corrélée significativement avec le fait de trouver du travail (DEP 1997), et à l'apparition de moyens techniques nouveaux dont les discours dominants (discours des ministres de l'éducation en 1997) veulent présenter l'idée d'une efficacité pour l'apprentissage égale voir supérieure aux méthodes traditionnelle, ce souci se traduit par des conduites explicitement orientées vers l'enseignement par la machine au sein des familles. Les services marketing des entreprises qui commercialisent des biens éducatifs relayés par des presses souvent complaisantes, voir publicitaires on su utiliser ces trois versants pour renforcer cette idée dont rien ne prouve aujourd'hui qu'elle soit observable sur le terrain

Dans un article rapporté par le Monde du 13 Septembre, Toddy Oppenheimer montrait combien les recherches sur l'utilisation pédagogique des NTIC étaient suspectes du fait de leur origine et de leur commanditaires et combien les résultats positifs étaient soit strictement expérimentaux et donc très liés aux contextes soit dégagés d'un ensemble de données dont les auteurs extrayaient quelques variables en ignorant les autres. On observe donc que le champ des recherches au sein duquel se déploie ce travail est actuellement peu exploré.

A titre de comparaison les recherches menées sur la télévision dans l'environnement familial portent principalement sur l'impact de celle-ci en terme de comportement social et non pas scolaire, même si des discours relayés par la presse tentent de faire penser le contraire. Les études des pratiques télévisuelles de jeunes montrent en fait un usage mesuré de celles-ci, inférieure aux adultes sur le plan quantitatif et de plus en plus sélectif dans la tranche d'âge 13-18 ans. La valeur d'apprentissage des usages familiaux de la télévision est mise de coté au profit de la valeur de détente ou de détournement des activités scolaires, elle est présentée comme en opposition avec les apprentissages scolaires. "La télévision détend et informe, elle n'apprend pas" et les cuisants échec de télévision scolaire pas plus que le succès d'estime rencontré par la récente cinquième chaîne ne semblent pas révéler de changement. D'ailleurs les pratiques télévisuelles dans le monde scolaire restent anecdotiques, absentes des programmes en grande partie (souvent seulement à titre d'enrichissement documentaire), ou alors dans les cadres exceptionnels des projets d'activité éducative ou encore dans l'enseignement artistique. La question d'une pratique familiale orientée vers l'apprentissage de connaissances ayant trait au champ scolaire n'est que très rarement évoqué dans des recherches.



Problématique et hypothèses

Lorsque l'on observe les comportements familiaux de consommation en direction des nouvelles technologies et en particulier l'acquisition d'ordinateurs multimédia et les demandes d'abonnement à Internet, on s'aperçoit qu'à la fin de l'année 1997, il s'opère un changement important qui se traduit par des conduites d'achat (passage de 15% à 18 % de foyers équipés d'ordinateurs en fin 1997). On peut penser que le cadre de référence de ces conduites soit le même que celui qui amenait les familles à acquérir des encyclopédies il y a plus de vingt ans auprès d'un vendeur à domicile. Cependant, il y a cet élément particulier que constitue la nouveauté de l'outil informatique et Internet ainsi que l'environnement argumentatif surmédiatisé au cours des années 1995 -1997. Par ailleurs, comme nous pouvons l'observer l'omniprésence de l'ordinateur dans le monde professionnel a fait prendre conscience aux familles que l'intégration de la pratique de cette outil était un facteur d'adaptation au monde du travail. Donc la comparaison avec les conduites d'achat d'encyclopédies répond certes au même souci éducatif des familles appuyé par une idéalisation du support du livre comme facteur d'insertion culturelle, mais s'arrête à la frontière du monde du travail là où l'ordinateur a droit de cité comme critère d'embauche.

D'autre part un certain nombre d'équipements est généralisé ou a intégré le milieu familial de façon très avancée. Les équipements télévisuels des familles sont désormais multiples (98% primo équipement et 67% deuxième équipement), les magnétoscope se généralisent. Quand aux console de jeux vidéo elles ont été extrêmement diffusées auprès des jeunes. Pour ce dernier support, l'ordinateur est une suite logique et les capacités multimédia actuelles des appareils proposés permettent d'atteindre une qualité de jeu proche de celle des jeux vidéo. Comme à cette qualité s'ajoutent toutes les autres capacités réelles de l'ordinateur sur le plan professionnel et supposées sur le plan de l'apprentissage scolaire, il y a une continuité réelle de l'outil, au moins pour ses performances ludiques que la justification scolaire et professionnelle accompagne pour déculpabiliser la famille d'un investissement très important comparativement au budget moyen des foyers.

Face à cet environnement se pose la question de l'intention. La pression des familles concernant la réussite scolaire de leurs enfants révèle un niveau d'intentionalité face à la question scolaire souvent présentée et vécue, comme le montre Paul Durning sous la forme d'un "affrontement" avec l'école. Or il semble bien que de nouvelles conduites se développent qui visent à renoncer à l'affrontement pour s'orienter vers la substitution ou au moins l'accompagnement de l'activité scolaire dans le cadre familial. Le premier mouvement se développe de façon importante aux Etats Unis où de nombreuses familles substituent à l'école une structure familiale permettant d'obtenir un environnement d'apprentissage maîtrisé. En France ce mouvement est beaucoup moins développé. Pour ce qui est de la deuxième attitude qui voit se développer des pratiques complémentaires au système scolaire, on note un développement très net qui se traduit par certains phénomènes observables. Déjà l'étude des flux d'élèves entre l'enseignement privé et l'enseignement public révélait cette intention des parents par rapport à un idéal de parcours "réussi". Le développement rapide de la consommation des biens éducatifs multisupports et leur arrivée dans des circuits de distribution non spécialisés a accompagné ce mouvement. Avec les nouveaux outils, peut-il y avoir une troisième voie qui permettrait aux parents de voir leur intention de réussite pour leurs enfants outillée par l'aide des nouvelles technologies ?

Les signes de l'intention familiale vis à vis de l'apprentissage hors le temps scolaire sont nets. Toutefois, il convient de différencier au sein de la famille les parents et les enfants. En effet de l'intention parentale à la réalité de l'action, principalement par l'enfant, il semble y avoir un décalage dans le discours. Lors d'un travail d'enquête précédent, nous avions pu observer auprès des enfants de fin de scolarité primaire agés de 10 ans un discours de parents et d'enfants qui semblait assez proche : la différence principale portait sur l'affirmation de l'intentionnalité dans le discours des parents, par contre les comportements d'utilisation déclarés étaient semblables alternance de jeu et d'utilisation parascolaire. Toutefois dans le discours des enfants, la place donnée à l'activité ludique semblait toucher aussi ce champ du parascolaire. On connaît actuellement les conduites d'abonnement des enfants en école primaire et en collège souvent encouragé par un souci commun des enseignants et des enfants. Dans le secondaire fin de collège et lycée, il semble que comme pour la télévision on observe une prise d'indépendance des jeunes qui gérant de plus en plus leur temps hors l'école prennent de la distance avec les injonctions et les souhaits tant parentaux que scolaires. Cela correspond d'ailleurs avec la désaffection plus généralement constatée en collège et encore davantage en lycée des parents pour la participation et l'implication dans la vie de l'établissement scolaire.

Deux axes de recherche s'ouvrent donc distinguant deux populations types sans pouvoir en déterminer les contours avec précision : les familles dans lesquels l'intentionnalité parentale est affirmée et celles dans lesquelles l'initiative est laissée aux jeunes. Ces deux types pourront être assimilés a priori à la distinction entre les deux moitiés de l'itinéraire scolaire de la majorité des jeunes : de l'entrée en scolarité (même maternelle) jusqu'en classe de cinquième d'une part, de la classe de quatrième jusqu'à la fin de la scolarité d'autre part. Par ailleurs une autre distinction doit pouvoir être faite dans les usages déclarés : usages à intentionnalité d'apprentissage scolaire et apprentissage à intentionnalité non scolaire. Cette dernière catégorie vise à englober les usages ludiques, culturels et plus généralement d'information et de détente considérés comme n'ayant pas de lien avec les apprentissages scolaires et qui pour nous ne sont pas déclarés comme intention d'apprentissage scolaire.

On pourrait rassembler ainsi cette approche :

usage intentionnel de l'enfant

usage non intentionnel de l'enfant

Parents ayant intention

Parents sans intention


La question qui se pose à partir de cette classification est de savoir ce qu'elle recouvre en terme d'activité et ce qu'elle permet de dire sur l'évolution de la place des apprentissages scolaires hors l'école. Eventuellement il pourra alors être possible de commencer une analyse des conséquences que le système scolaire tire de ces attitudes et comment il les gère dans sa stratégie et au travers de se mission dans la société

Nous posons l'hypothèse que le développement d'activités parascolaires dans un environnement familial voir associatif est à la base d'un changement plus général du rapport de la population aux apprentissages et à l'école. Il n'y a plus séparation mais complémentation entre les différentes structures : famille, école, association, formation continue etc.. Cette évolution est le reflet de la mise en lien des champs de l'éducation, de l'instruction et de la formation.

Afin d'étudier plus précisément cette hypothèse nous proposons plusieurs sous hypothèses :

Derrière les conduites observables quantitativement (analyse de masse des matériels et logiciels acquis), il s'effectue un changement réel dans l'usage des outils dans un contexte familial qui est observable à partir d'une analyse des descriptions détaillée des installations familiales permettant de repérer des catégories.

Les utilisations des outils installés dans les familles sont les révélateurs de la répartition des rôles et des intentions en terme d'apprentissage et en particulier de distinguer les grandes catégories d'usage dont on a pu identifier certaines : le jeu, la bureautique classique, la consultation documentaire, l'apprentissage assisté par ordinateur.

Les discours des utilisateurs familiaux des technologies multimédia et Internet sont révélateur d'un changement de la représentation sociale des apprentissages scolaires et prennent désormais en compte une autre source d'apprentissage.